Les Adieux à la reine
Interview

Les Adieux à la reine

Chantal Thomas nous parle du film adapté de son roman

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Le film Les Adieux à la reine, adapté du roman de Chantal Thomas, sort mercredi 21 mars prochain dans les salles de cinéma. A cette occasion, Points vous propose de découvrir une interview de Chantal Thomas, et de la rencontrer au Salon du Livre de Paris.

 

Les Adieux à la reine

Adapté au cinéma par Benoît Jacquot
avec Léa Seydoux et Diane Kruger


Ce roman gracieux et poignant de Chantal Thomas sur les derniers jours de Marie-Antoinette à Versailles avait reçu le prix Femina en 2002. La tentation était grande de porter cet univers esthétique et vibrant à l’écran : c’est aujourd’hui le pari réussi du réalisateur Benoît Jacquot !
Au casting : Diane Kruger, Léa Seydoux, Virginie Ledoyen, Xavier Beauvois et Noémie Lvovsky.

Au cinéma le 21 mars 2011

 

Découvrez la bande-annonce :

 

 

Entretien avec Chantal Thomas

 

Quelle a été votre réaction en voyant le film de Benoit Jacquot ?
Je ne me suis pas souvenue du livre. Je l’ai regardé comme si ça m’advenait. L’histoire se déroulait dans un registre neuf et inconnu mais avait évidemment des échos extraordinairement familiers. C’était les deux : mon livre et son film.


Connaissiez-vous son cinéma ?

Benoit et moi avons des horizons intellectuels proches. Lorsque j’ai vu « Au fond des bois », par exemple, j’ai tout de suite pensé, à raison, qu’il était un lecteur très intense de Bataille. J’ai aimé aussi la manière dont nous nous sommes rencontrés en 2002 : autour d’un débat sur l’adaptation littéraire. Il venait de lire mon livre.C'est un enchaînement tout à fait étonnant, non?


Vous avez écrit plusieurs ouvrages sur Sade. Benoit Jacquot lui a consacré un film. Il y a des correspondances entre vous.
Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un hasard. Très peu de personnes, en France ou ailleurs, ont fait des films sur Sade. Benoit est vraiment inspiré par la beauté de la langue française et par un certain principe de cruauté lorsqu’il est pris dans une élégance particulière. C’est très exactement ce que j’aime chez Sade.


Avez-vous suivi les étapes de l’adaptation ?
Je ne suis pas du tout intervenue dans le processus mais Gilles Taurand et Benoit m’ont fait suivre les différentes versions du scénario.

 


Quelques personnages, franchement cocasses, du livre, sont sacrifiés, notamment celui du capitaine de Laroche, Capitaine Gardien de la Ménagerie. Les animaux dont il a la responsabilité, sont malades. Lui-même pue. Laroche est vraiment prémonitoire de ce qui va se produire ?
J’ai adoré découvrir ce personnage en fouillant dans les archives. Louis XVI l’aimait bien et je trouvais qu’il en disait long sur cette époque -pas seulement sur les parfums qu’on pouvait respirer à la cour, mais sur la personnalité du Roi qui appréciait sa compagnie. Pourtant, en visionnant le film, je n’ai pas pensé une seconde que Laroche manquait à l’appel. Ce que Benoit a ôté du livre resurgit autrement. Il a déplacé les choses. Prenez la promenade, magnifique, que fait Léa/Sidonie sur le Grand Canal. Quand j’ai écrit cette scène, Sidonie, ma lectrice, était juste esseulée. Aucune annonce de déclin n’était indiquée. Lui, a rendu ce plan extraordinairement fort : dès l’instant où elle met sa main dans l’eau et qu’un rat apparaît, on sent les prémisses du naufrage à venir. Du livre au film, les signes se répartissent différemment.


Parlez-nous de la Petite Venise, le quartier où se déroule cette scène.
C’était un quartier que Louis XIV avait installé, tenu par des familles d’Italiens. Le Grand Canal était couvert de bateaux – des gondoles- on a du mal à imaginer ça, n’est-ce pas ? Les gens s’y promenaient le soir en bateau. A cette époque, Versailles était un lieu incroyablement animé. Il y avait des guinguettes tout le long des grilles -c’est une chose que j’ai adoré retrouver dans le film - et beaucoup de marchands. Partout dans Versailles, à l’entrée, dans les couloirs, les gens essayaient de vendre des choses, et saviez-vous qu’il suffisait de louer une veste à l’entrée du château pour pouvoir assister au déjeuner du roi ? C’est merveilleux, non ? On n’entre plus ainsi dans les lieux de pouvoir.


Autre passage sacrifié, l’incroyable ballet de ceux qui partent et de ceux qui arrivent durant la nuit du 16 juillet. Des scènes irrésistibles.
On raconte toujours Paris durant la révolution. Jamais Versailles. Or Versailles était justement le point de départ de mon livre. J’adore cette idée que la conviction de certains royalistes ait été assez forte pour qu’ils se rendent à Versailles comme vers un refuge naturel, pendant que les autres s’enfuyaient. C’est un double mouvement ; très théâtral. Mais le parti pris de Benoit Jacquot est de ne jamais lâcher la lectrice. Elle joue le rôle d’un guide, tout est vu en fonction d’elle. Il lui devenait impossible de retenir ces allers et venues puisqu’elle n’y participe pas. La dimension religieuse apparaît également peu dans le film. La religion est pourtant l’une des grandes raisons qui expliquent que Louis XVI n’ait pas compris la révolution : il était hanté par l’idée de ne pas verser de sang et voulait à tout prix éviter une guerre civile. Et puis sa cour est en deuil. Celle du film est plus jeune, davantage dans l’incertitude des désirs. C’est cela qui rend le film si frémissant.

 

Le film comme le livre rapportent les conditions de vie insensées des nobles de la cour, entassés dans des appartements minables donnant eux-mêmes sur des couloirs lugubres.
C’était vraiment comme ça. On nous parle toujours de Versailles et de ses grands appartements en oubliant qu’il s’agissait essentiellement des appartements du Roi et de la Reine. Où logeaient les autres - trois mille personnes environ, soit l’équivalent d’un petit village ? Et bien, ils s’entassaient sous les combles, dans des espaces réduits où ils se sentaient mal à l’aise. Leur seule consolation était les rituels de cour. Durant ces jours de juillet où ils voient leur monde s’effondrer, leur angoisse est d’autant plus forte qu’ils n’ont plus de cérémonial auquel se raccrocher. Ne restent plus que ces trous à rats dans lesquels ils habitent. Et il y a aussi cette masse de domestiques qui est déjà au courant de ce qui se passe à Paris et intensifie leurs peurs… C’est vraiment un monde qui tombe.


Malgré la hiérarchie très forte qui règne à la cour, on sent une grande mixité entre les maîtres et les domestiques.

Exactement comme en Amérique latine aujourd’hui. On retrouve aussi cela dans les pièces de Tchekhov. C’est la société bourgeoise qui a cassé ces rapports. Les romans (ou les films) historiques ont ceci de passionnant qu’ils font resurgir des blocs entiers d’inconnu qui heurtent profondément notre présent.


« Les Adieux à la Reine » est paradoxalement très raccord avec l’époque actuelle…
J’ai écrit ce roman pendant et après le 11 septembre et ce n’est pas du tout anodin, en ce sens que, même si aujourd’hui l’information est incroyablement démultipliée, d’une certaine façon, rien ne change. Si un événement monstrueux doit se produire, comme ce fut le cas au World Trade Center, il se déroule dans la stupeur. Nous ne sommes pas mieux préparés qu’on l’était en 1789. En voyant le film de Benoit Jacquot, j’ai d’ailleurs été frappée par la façon dont Léa/Sidonie évoque l’innocence perdue. Sidonie voit le monde d’en bas, de très bas. C’est une personne qui lève les yeux vers les autres, par admiration ou désir. Nous sommes comme elle, nous ne dominons rien. C’est pour souligner ce parallèle que je n’utilise pas le langage du XVIII ème siècle dans mes livres. Pour éviter l’exotisme et ne pas enfermer le lecteur dans une sorte de musée Grévin qui lui rendrait le passé momifié. Et le film rend magnifiquement cette intention. Les personnages, les décors, les dialogues, tout est très souple.


Et très sensuel.
Oui, d’une sensualité constante. Je suis folle de la scène qui se déroule dans le cabinet doré. En la découvrant, c’était comme s’il me venait de l’extérieur et par une grâce incroyable ce que j’avais imaginé. L’or est là, Marie-Antoinette semble sertie d’or. Elle est au centre, couverte de bijoux, elle étincelle. La façon dont Benoit Jacquot rend sa beauté touche à quelque chose d’archaïque. Elle est une figure qui brille, on ne s’interroge pas sur qui elle est vraiment.

 

 


Le film et le livre dépeignent une personnalité incroyablement contrastée.
Benoit Jacquot a très bien saisi les points de crispation qu’elle a sur la frivolité- une crispation presque nerveuse alors que tout chavire autour d’elle. Il montre également sa maturité. Marie-Antoinette a une vraie lucidité sur les événements. C’est une femme enfant, pas du tout formée à la politique - sa mère a tout fait pour qu’elle n’y entende rien -, mais face à l’adversité, elle ne tremble pas et garde une grande stature intérieure. Les femmes de son époque, comme celles du XIXe, me touchent profondément : à cause de toutes ces réserves d’intelligence et de capacité à déchiffrer le réel qui sont restées en friche.


L’amour qu’elle éprouve pour la duchesse de Polignac la rend plus émouvante encore.
Marie-Antoinette a une sensualité exacerbée et un sens esthétique très étonnant. Elle était passionnée par le vêtement et l’univers filmique de Benoit Jacquot le rend admirablement. Ce sont des caresses qui passent d’une femme à une autre – et pas seulement par la peau- par les tissus, la brillance des cheveux, des gestes : voyez la scène où son coiffeur lui ôte sa perruque au moment où elle comprend que la Polignac va partir : en un plan, il résume tout un chapitre et exprime magnifiquement le désarroi qu’elle éprouve alors.

 

Dans vos travaux, vous insistez beaucoup sur le fait que Marie-Antoinette et ses dépenses somptuaires sont sans commune mesure avec celles engagées dans la guerre d’indépendance. En gros, la dette du royaume ne lui est pas imputable.
N’importe quelle guerre coûte beaucoup plus cher que des toilettes ou même des jardins bouleversés. Il y a quelque chose d’assez fou dans les accusations qu’on porte à son encontre. Dans les biographies consacrées à Louis XIV, personne ne s’indigne qu’il ait laissé le royaume dans un  tel état financier. Sans parler des guerres perpétuelles qu’il a menées, Louis XIV est quand même quelqu’un qui commence par construire un Petit Trianon tout en mosaïque -en carreaux de Delphes. Mais finalement, ça ne lui plait pas, il le fait donc détruire et en construit un autre. La dette qui a fait couler le royaume commence avec la fin de son règne. Louis XVI et Marie-Antoinette ont vraiment été des boucs émissaires. Mais leur culpabilité continue de hanter l’imaginaire collectif.


Revenons à la modernité des « Adieux à la Reine ».
J’aime la curiosité qui anime le XVIIIe siècle. On veut tout essayer, on voyage beaucoup, on découvre constamment de nouveaux horizons. Au même moment, se fissure l’idée d’un monde protecteur. Ces mêmes sentiments nous animent aujourd’hui. Voyez la scène où les nobles s’apprêtent à partir : ils plient leurs affaires en hâte dans les carrosses en essayant d’emporter le plus d’objets possible. Comme n’importe quels membres d’un gouvernement limogé, ils prennent la fuite.

 

 

Parlez-nous de Jacob-Nicolas Moreau, l’historiographe du royaume.
Devant la gravité des évènements, le Roi lui avait demandé une épître qui serait lue dans les églises et menacerait les insurgés du châtiment divin. Mais son épître n’avance pas ou très difficilement parce qu’il est perpétuellement dérangé. C’était un personnage très critique à l’égard de la noblesse. Jacob-Nicolas Moreau estimait que les privilèges dont elle jouissait devaient vraiment s’accompagner de devoirs. Il avait sa propre lecture de la révolution et considérait qu’elle était le prix à payer pour la sécheresse de coeur des courtisans. Dans le rôle, Michel Robin est formidable.

 


Jacob-Nicolas Moreau travaille, lit, mange et dort sur un immonde galetas. Drôle de bureau.

C’est ce que j’aime tellement tout au long du film et dans le livre aussi : tout le monde vit légèrement en dessous. Et pendant ce temps, au-dessus, tout branle et va tomber.


Comment vous est venu ce goût pour le XVIIIème siècle ?
C’est en rédigeant une thèse sur Sade que j’ai commencé à beaucoup lire sur cette période. Plus tard, au CNRS, j’ai travaillé sur la presse ancienne. La lecture des journaux d’époque m’a passionnée. J’ai compris que, les gens étaient animés des mêmes invraisemblables interrogations que nous-mêmes portons aujourd’hui sur l’avenir. En écrivant « Les Adieux à la Reine », j’ai voulu rendre sensible ce temps suspendu et incertain.

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