Ultra-discrets ou ultra-diserts

 

20 juillet 2010
Actualité

Ultra-discrets ou ultra-diserts

Enquête sur « l’économie littéraire » de quelques grands écrivains américains

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Il est des écrivains rares dont on n’a le bonheur de lire un nouveau roman qu’une fois tous les trois, quatre, voire dix ans. C’est le cas à la rentrée littéraire Points avec L’arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon. Richard Ford et James Salter sont également de ces grands discrets. D’autres, comme Joyce Carol Oates, sont à l’inverse extrêmement prolifiques. Enquête sur un grand paradoxe des lettres américaines.

 

Thomas Pynchon

 

Le sourcil fourni, une coupe au rasoir dont on devine qu’elle accentue le décollement juvénile des oreilles, le sourire gauche troué d’une dent noire et un calot marin vissé sur la tête, c’est un jeune soldat des années 1960. Et c’est presque le seul portrait de Thomas Pynchon, légende vivante des lettres américaines, dont on dispose. Jamais photographié depuis, il n’a pas non plus donné la moindre interview avant 1997 quand traqué pendant des mois par CNN, il a fini par accepter à contrecœur d’accorder un bref entretien à la chaîne. Ce n’est plus un écrivain rare, c’est presque un fantôme. Et Dieu sait comme cette excessive discrétion a alimenté les plus folles rumeurs : d’aucuns ont prétendu l’avoir aperçu dans les rues de Manhattan grimé en Afro-Américain ou déguisé en femme, d’autres ont été jusqu’à  mettre en cause son existence même, émettant l’hypothèse d’un collectif d’auteurs qui aurait inventé cet être de mystère pour mieux en promouvoir l’œuvre. La série américaine d’animation Les Simpsons s’est même emparée de son personnage pour incarner le mythe littéraire à l’état pur ! Insaisissable et inflexiblement sourd aux chants des sirènes médiatiques, Pynchon est une énigme. En quarante-cinq ans de carrière, il a publié six romans. Ses fans du monde entier ont patienté dix-sept ans entre la sortie de L'Arc-en-ciel de la gravité (1973) et celle de Vineland (1990). Une décennie s’est encore écoulée entre celle de Mason & Dixon et celle de Contre-jour (2008). Pourtant, si Pynchon est un homme avare de présence sur les écrans de télévision et économe de parutions en librairie, c’est un écrivain dont les livres débordent de générosité : foisonnants, exaltés, d’une ambition sans commune mesure.

 

James Salter

 

Appartenant peu ou prou à la même génération, le très raffiné James Salter, ancien de l’US Air Force reconverti en extraordinaire portraitiste de l’Amérique contemporaine, a quelque chose d’un Saint-Exupéry d’outre-Atlantique. Depuis 1957, il a écrit une petite quinzaine de livres, tous remarquables de précision stylistique et de justesse psychologique. Que ce soit dans Un bonheur parfait, subtile reconstitution du désarroi des classes moyennes au cœur des bouleversements sociaux et moraux des années 1960, ou dans Un sport et un passe-temps, voyage sensuel sur les routes de France, on est subjugué par l’exceptionnel sens du silence de l’auteur. Salter est l’inverse d’un écrivain bavard : s’abstenant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque virgule d’insister sur ses intentions romanesques, il laisse l’émotion affleurer, nette, évidente, et nue.

 

Richard Ford

 

On retrouve cette belle modestie du créateur qui s’efface devant son travail, doublée d’une formidable acuité sur les personnes et les situations, dans l’œuvre du génial Richard Ford, auteur d’une dizaine de romans à peine en trente ans d’écriture. Capable de percevoir et de faire ressentir la gravité des sentiments dans les minuscules gestes intimes du quotidien, il donne à chacun de ses héros une épaisseur dramatique et une intensité romanesque telles qu’il semble qu’on assiste à une tragédie antique.

 

Joyce Carol Oates

 

Quant à Joyce Carol Oates, réputée pour son étonnante fécondité littéraire, depuis son premier livre publié à vingt-quatre ans, elle a fait paraître pas moins d’une cinquantaine de romans et de recueils de nouvelles, sans compter ceux sortis sous les pseudonymes de Lauren Kelly ou de Rosamond Smith, entre autres noms d’emprunt… Quand entre 1966 et 1990, Pynchon écrit trois romans, James Salter sept et Richard Ford quatre, l’intarissable Joyce Carol Oates en publie vingt-cinq ! Et pas des moindres : le magistral Eux remporte haut la main le National Book Award en 1970, et elle est encore nominée cinq fois pour le même prix en l’espace de quinze ans… Collectionneuse de récompenses, pressentie depuis plusieurs années pour le prix Nobel, elle est capable de ficeler une haletante enquête policière à faire baver de jalousie les reines du polar yankee, ou de s’atteler à une biographie de Marilyn Monroe de plus de mille pages. S’il est juste de se rappeler que ce qui est rare est cher, notons que la richesse d’une œuvre ne se mesure pas au nombre de titre publiés mais bien à la capacité d’un auteur à bâtir un univers. En ma matière, ces quatre-là n’ont rien à s’envier les uns aux autres.

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