Des romans comme autant d’hommages aux disparus.
Pour Virginia Woolf, l’écriture était une thérapie. Victime de lourdes périodes de dépressions, elle n’allait jamais mieux que pendant ses périodes d’écriture. Sa volonté d’en découdre avec ses personnages l’empêchait-elle de se laisser aller à la mélancolie ?
Au-delà de l’aspect récréatif, l’écriture fut pour Virginia Woolf une façon habile et discrète de faire le deuil des gens qu’elle aimait et qui ont disparu. Car son enfance fut trop tôt abrégée par la mort de ses proches.
Virginia Woolf et sa mère Julia Stephen
En 1895, sa mère, Julia Stephen, décède et c’est le début d’une période macabre. En onze ans, Virginia Woolf perd la moitié de sa famille : sa mère, puis sa demi-sœur Stella (1897), son père Leslie (1904) et enfin son frère Thoby (1906). Livrés à eux-mêmes, les trois enfants Stephen, Vanessa, Virginia et Adrian quittèrent le domaine familial pour s’installer à Bloomsbury où Virginia et Vanessa rassemblaient les amis intellectuels de Thoby, parmi lesquels un certain Leonard Woolf…nous connaissons la suite.
De la vie austère d’Hyde Park Gate, elle emporta avec elle des souvenirs et des tourmentes, autant d’émotions qu’elle déversa dans ses livres.
Rachel, dans La traversée des apparences (1913), cette jeune fille timide qui meurt quelques jours après ses fiançailles, c’est Stella qui mourut d’un mal inexplicable en jeune mariée. Jacob Flanders, cet étudiant modèle qui illumine Cambridge de son charisme et part charmer une femme mariée en Grèce, c’est Thoby, avec qui Virginia a visité Athènes. Mrs Ramsay dans Voyage au phare, cette mère douce et patiente qui s’occupe de tout lorsqu’elle emmène toute sa famille à la mer, c’est Julia, en souvenir des vacances de famille à Saint Ives dans les Cornouailles. Et Leslie ? Leslie, ce père autoritaire et acariâtre, ce Grand Inquisiteur, un sacré personnage pour un roman. Virginia Woolf n’a pourtant jamais réussi à insérer son père dans aucun de ses romans. Tant mieux, c’est ce qui la poussait à écrire, elle en avait bien conscience. Ainsi elle nota dans son Journal :
« Anniversaire de Père. Il aurait eu 1928-1832 = 96, oui quatre-vingt-seize ans aujourd’hui. Quatre-vingt-seize ans, comme d’autres personnes que j’ai connues. Mais, Dieu merci, il ne les a pas atteints. Sa vie aurait absorbé la mienne. Que serait-il arrivé ? Je n’aurais pas écrit : pas un livre ! Inconcevable ! » (28 septembre 1928)

Virginia Woolf et son père Leslie Stephen
Si du souvenir des disparus Virginia Woolf puisa l’inspiration de chefs d’œuvre de mélancolie, elle trouva chez les vivants la source de romans bien plus ensoleillés. Vita Sackville West bien sûr, lui inspira Orlando.
Nuit et jour, Virginia et Vanessa
Nuit et jour, quant à lui, est un hommage touchant à sa sœur Vanessa.
Vanessa était la grande sœur de Virginia, presque sa sœur jumelle. Après tout, ne partageaient-elles pas les mêmes initiales, « V.S » ? Elle était plus belle, plus dynamique, plus drôle, moins pessimiste et moins susceptible. Virginia l’aimait autant qu’elle la jalousait. Vanessa épousa Clive Bell quand Virginia se persuadait qu’elle finirait vieille fille, Vanessa eut trois enfants quand Virginia se désespérait de n’être mère que de ses romans, Vanessa se moque de tout, aime son mari et ses amants, est une parfaite maîtresse de maison et un peintre géniale et reconnue. Pour Virginia Woolf, Vanessa Bell est l’incarnation de la perfection devant laquelle elle s’incline modestement. Et Vanessa est aussi une grande sœur aimante et présente qui toute sa vie écrivit des lettres tendres à sa petite sœur, dans la joie et dans la dépression. Leur relation est fusionnelle, complexe, indescriptible.

Vanessa Bell
« C’était un dimanche après-midi d’octobre et, tout comme nombre de jeunes filles de sa condition, Katherine Hilbery servait le thé. »
Katherine Hilbery, l’héroïne de Nuit et jour est une esquisse de la jeune fille parfaite que Vanessa est aux yeux de sa sœur. Patiente, dévouée à ses parents, elle se prépare à un avenir de femme au foyer et s’occupe en entretenant la mémoire de son grand-père, le poète Alardyce.
Aux yeux des jeunes hommes que ses parents la forcent à fréquenter, elle semble une jeune fille triste et sans intérêt. Le jugement des jeunes hommes recommandables est sans appel.
« Demander à Katherine de la passion ou des serments revenait à exiger des flammes à ce paysage voilé de pluie, et le bleu outremer du printemps à ce ciel maussade. »
Dieu merci, William Rodney, un parfait gentleman, avocat et poète de surcroit, s’intéresse à la jeune fille. Que ce soit pour elle ou pour sa prestigieuse lignée, peu importe, Katherine a trouvé chaussure à son pied. Triste sort pour une jeune fille d’homme cultivé d’être davantage appréciée pour sa dot que pour ses qualités.

Virginia Woolf
Car Katherine déborde de qualités. Elle lit énormément, s’évade dans la lecture et s’informe sur tout. Tout le monde l’ignore mais au fond d’elle, Katherine aimerait faire des études, enseigner les mathématiques et l’astronomie. Inconcevable pour une demoiselle de son milieu.
« Tante Charlotte disait qu’une femme n’est pas heureuse si elle n’est pas soumise à son mari. »
Elle déborde d’admiration pour Mary Datchet, une jeune fille libérée, secrétaire dans une organisation de suffragette. Mary Datchet ne dépend de personne, vit seul et gagne son propre argent.
Mais Mary se sent seule. La liberté n’a aucun intérêt si elle n’a personne pour la partager. Ce qu’elle cherche, ce serait un homme sensible, un peu maladroit, qui aurait autant besoin d’elle qu’elle de lui. Et un homme libre de toutes ces conventions sociales pesantes. Un homme comme Ralph Denham.
Ralph l’idéaliste qui vient d’une banlieue lointaine et modeste. Ralph le poète maudit, le juriste qui s’ennuie. Ralph qui connait bien Mary…mais dont le cœur bat pour Katherine !
Cette quadrille semble sans issue. Virginia Woolf s’essaye à l’imbroglio romantique et livre un roman léger, extrêmement moqueur et très bon enfant. Un roman chargé de clin d’œil à sa sœur, sur les vieilles dames de leur enfance et les hommes prétentieux qui se sont épuisés à faire la cour aux petites Stephen. Une longue plaisanterie comme une histoire qu’on se raconte entre sœurs, une sœur qu’elle plaçait au dessus de tout, en témoigne la dédicace qu’elle lui laissa sur la première page du livre :
“To Vanessa Bell
But looking for a phrase,
I found none to stand beside your name.”