À l’occasion des soixante-dix ans de sa mort, Points s’intéresse à l’une des plus grandes romancières de l’entre deux guerres, si ce n’est du vingtième siècle. Virginia Woolf s’est donné la mort le 27 mars 1941 en allant se noyer dans la lugubre rivière Ouse, perdue dans la campagne anglaise. Faut-il pour autant expliquer sa vie à partir de sa mort ? Virginia Woolf a-t-elle toujours été l’intellectuelle dépressive et asociale qu’interpréta à merveille Nicole Kidman dans The Hours ? Point du tout ! Virginia Woolf était une femme d’esprit pleine de cet inimitable humour britannique, faisant les quatre cents coups et menant la vie dure aux grands bourgeois de Londres. Laissons de côté sa mort pour mieux parler de sa vie.
Virginia Woolf est avant tout une survivante. Elle dut par la force des choses s‘émanciper de l’étouffant cocon familial dans lequel on l’avait préposée à la lecture des classiques favoris de son père, l’austère philosophe Leslie Stephen, et aux soirées mondaines, deux activités totalement contradictoires, puisque la demoiselle Stephen se forgeait des opinions sur tout et n’avait jamais l’occasion de les partager. Ainsi elle raconte une soirée avec son frère George, où elle eut l’audace de prendre la parole sans qu’on l’y invite :
« Dieu sait quel démon me poussa – ou pourquoi moi, gamine de dix-huit ans, je choisis de discourir, à l’adresse de Lady Carnavon et de Mrs. Popham de Littlecote entre toutes, sur la nécessité d’exprimer ses émotions ! Voilà dis-je qui était la grande lacune de la vie moderne. […] Une fois lancée, il était difficile de s’arrêter et je n’étais pas certaine non plus que mon audace ne les pétrifiait pas d’admiration. J’eus l’impression de mériter à jamais la gratitude de George. Soudain une contraction, un frisson, une convulsion d’une éloquence stupéfiante ébranla la comtesse à mon côté ; ses diamants, dont elle portait un choix modeste, me lancèrent un éclair dans les yeux ; et, m’arrêtant, je vis George qui devenait cramoisi de l’autre côté de la table. Je compris que j’avais commis une inqualifiable inconvenance. »1
Née en 1882 dans une famille aisée et intellectuelle de Londres, Virginia Woolf, fille du philosophe Leslie Stephen, reçut l’éducation d’une jeune fille victorienne, ou plutôt l’absence d’éducation. Elle souffrit toute sa vie de n’avoir pu franchir les murs des universités dans leur immense majorité réservées aux hommes. Suite à une succession de drames familiaux – elle perdit en dix ans ses deux parents, un frère et une sœur – elle s’installa en 1906 avec sa sœur Vanessa Bell, née Stephen, dans le quartier bohême de Bloomsbury. L’une écrivaine, l’autre peintre, les deux sœurs Stephen s’émancipèrent de leur milieu et s’entourèrent des amis de leur choix, les délurés camarades d’Oxford de feu leur frère Thoby, parmi lesquels Leonard Woolf que Virginia épousa en 1913.
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Ce groupe d’amis un peu potache commença à se faire remarquer lorsque que, les visages barbouillés de charbon et vêtus de frusques colorées, ils se firent passer pour des diplomates africains et qu’un amiral britannique très intimidé leur fit visiter un navire classé secret défense, le Dreadnought. Les journalistes, eux aussi dupes, prirent des photos très officielles de ces jeunes gens qui s’exprimaient en borborygmes étranges (Sur la photo ci-contre Virginia Woolf est le petit homme barbu sur la gauche).
Les réunions des sœurs Stephen devinrent par la suite des rendez-vous immanquables pour la jeunesse londonienne des années 1910. Petit à petit, les réunions s’officialisèrent et le Bloomsbury Group vit le jour. Virginia Woolf aimait à deviner ce que devait penser d’elles les vieilles dames de son enfance :
« Virginia Woolf ? Voyons un peu. C’est une Miss Stephen, une fille de Leslie Stephen. Elle est la sœur de Mrs. Clive Bell, je crois. Ah, c’est curieux ce que sont devenues ces deux jeunes filles. Elevées dans une famille si bien, pourtant. Mais il faut dire qu’elles n’ont jamais été baptisées ! »2

Le Bloomsbury Group était un rassemblement d’artistes qui firent fi des conventions victoriennes pour redéfinir le monde à leur convenance. Ils sont les précurseurs des hippies des années soixante et soixante-dix, prônant la liberté de mœurs et l’amour libre. Objecteurs de conscience, Virginia Woolf et ses amis s’installèrent pendant la première guerre mondiale et au début des années vingt dans la grande résidence secondaire de Vanessa, à Charleston. La maison (cf. photo ci-contre) était décorée par ses amis peintres et chacun avait sa chambre – une chambre à soi – pour écrire librement. Le soir, ils se retrouvaient au salon et refaisaient le monde en buvant du whisky.
« The Bloomsbury Group, a circle of friends, who lived in squares and loved in triangles », « Le Bloomsbury Group, un cercle d’amis qui vécu dans des squares [littéralement dans des carrés] et aima en triangles. »
Au fil des années, les discussions évoluèrent vers des sujets scabreux et finalement le groupe de Bloomsbury se passionna pour les ragots et la sexualité libre. La règle victorienne « nous n’en avions rien ignoré mais nous n’en parlions jamais » vola en éclat. Entre eux, chacun affichait ses préférences dans un langage cru. Tous respectaient l’institution bourgeoise du mariage et étaient en très bonne amitié avec leur mari ou leur femme mais la fidélité – dans son acception traditionnelle – n’était pas de rigueur. Les amis du Bloomsbury s’aimaient en triangles et bien souvent ces triangles se croisaient. Au fur et à mesure de leurs correspondances, on découvre que le peintre Duncan Grant eut d’abord une aventure avec le psychanalyste Adrian Stephen avant de vivre une longue passion avec la sœur de ce dernier, la peintre Vanessa Bell (de son côté le peintre Clive Bell entretint une relation avec l’écrivain Mary Hutchinson) mais qu’entre temps il connut intimement l’économiste J.M. Keynes et le biographe Lytton Strachey – qui eux-mêmes avaient une liaison – et introduisit l’écrivain David Garnett comme son amant, et ce dernier finit par épouser la fille de son amant et de Vanessa, l’écrivaine Angelica Bell.

La grande histoire d’amour de Lytton Strachey (cf. photo ci-contre de lui et Virginia Woolf) fut celle avec le peintre Ralph Partridge et sa femme, la peintre Dora Carrington, qui eut aussi deux longues relations avec l’écrivain Gerald Brenan et Henrietta Bingham. Très heureuse en mariage avec Leonard, Virginia Woolf n’était cependant pas en reste bien qu’elle se fit très discrète sur sa relation avec la femme de sa vie, l’écrivaine Vita Sackville-West.
Dans ce monde protégé, Virginia Woolf passa les plus belles heures de sa vie, quand elle se sentit l’égale des hommes dont elle enviait le rôle social. Elle qui se sentait d’habitude si inférieure et ne manquait pas de le rappeler :
« Qui suis-je pour qu’on me demande d’écrire un mémoire ? Une simple gribouilleuse. Les Premiers ministres ne me consultent jamais. Je suis allée par deux fois à Hendon [Un aérodrome de la banlieue de Londres] , mais à chaque fois l’avion refusa de décoller. Je suis si ignorante et si peu cultivée que si l’on me pose la question la plus simple – par exemple : où se trouve le Guatemala ? Il me faut détourner la conversation. »3
Elle avait à Bloomsbury enfin l’occasion de donner son opinion. Féministe et sarcastique, elle ne manquait jamais de rappeler sa modeste condition de femme quand un homme lui demandait conseil :
« Imaginez le duc de Devonshire, vêtu de pourpre et d’hermine, descendant à la cuisine, et disant à la servante qui épluche les pommes de terre, les joues toutes souillées : « Arrêtez de peler les pommes de terre, Mary, et veuillez m’aider à reconstituer ce passage assez difficile de Pindare. » Mary ne serait-elle pas surprise et ne courrait-elle pas vers Louise, la cuisinière, en criant : « Sapristi, Louise, le maître doit être devenu fou ! » C’est bien ce cri ou quelque chose d’approchant qui nous monte aux lèvres lorsque les fils d’hommes cultivés nous demandent à nous, leurs sœurs, de protéger la culture et la liberté intellectuelle. »4
La liberté intellectuelle. Un privilège que Virginia Woolf eut du mal à obtenir et qu’elle chérit toute sa vie. Son écriture engagée, indépendante et révolutionnaire, tout au long de ses neuf romans, ses biographies, ses essais, sa pièce de théâtre, ses journaux et ses correspondances, nous paraît aujourd’hui toujours actuelle. Soixante-dix ans après sa mort, la pensée de l’intellectuelle de Bloomsbury est toujours aussi décalée, surprenante et facétieuse. Loin, très loin de la rivière Ouse, vécut une grande dame qui aimait mettre des coups de pied dans les convenances.
Références :
1. Virginia Woolf, 22 Hyde Park Gate, in Instants de vie, traduction de Colette-Marie Huet, La Cosmopolite, Stock, 2009, p.213
2. Virginia Woolf, Suis-je snob, in Instants de vie, traduction de Colette-Marie Huet, La Cosmopolite, Stock, 2009, p. 252
3. Journal intégral, 1915-1941, traduction de Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, Paris : Stock, 2008, p. 215, samedi 7 décembre 1918
4. Trois Guinées, traduction de Vivianne Forrester, Paris : Des femmes, 1977, p.148