Le temps de l’innocence n’est plus. Pour Edith Wharton, il n’a jamais existé, ou presque. La grande romancière américaine a passé sa vie à revendiquer sa liberté de femme. Et son indépendance, elle la doit à sa passion pour l’écriture, qui lui vaut en 1921 le prix Pulitzer (une première pour une femme à l’époque !). A vingt ans d’intervalles, et de l’autre côté de l’Atlantique, une autre femme revendique sa liberté d’écrivain dans une société encore pétrie de conventions. Elle s’appelle Virginia Woolf et marque également de sa plume la première moitié du 20ème siècle littéraire.
Ces deux femmes aux destins parallèles se retrouvent aujourd’hui réunies au sein de la collection « Signatures ». A l’occasion de la parution chez Points du roman posthume d’Edith Wharton, Les Boucanières, Le Cercle vous propose un portrait croisé de ces romancières d’exception.
Le goût des voyages, source d’inspiration

© Portrait d’Edith Wharton par Edward Harrison May © Virginia Woolf et son père, Leslie Stephen
Edith Wharton est une aventurière… Dans sa vie, elle traversa plus de soixante fois l’Atlantique ! La petite new-yorkaise, née en 1862, attrape le virus des voyages très tôt, emmenée en Europe par ses parents : de ses premiers pas à ses douze ans, elle vit successivement à Paris, à Bad Wildbad en Allemagne et à Florence. De retour à New-York, elle s’inspire de ses périples pour nourrir son imaginaire : elle écrit sa première nouvelle, Fast and Loose, à l’âge de quinze ans.

© Virginia Woolf et sa mère, Henry H. H. Cameron
Virginia Woolf, elle, n’est pas ballottée de pays en pays. C’est dans la vaste bibliothèque familiale londonienne du 22, Hyde Park Gate, que cette petite fille fragile découvre les classiques de la littérature anglaise. Et nul besoin de se déplacer pour voyager : la maison de vacances de St. Ives dans les Cornouailles suffit à recouvrir ses cahiers d’écriture et donne naissance à ses plus beaux livres, dont Vers le phare en 1927. Elle confie à son journal que son écriture est son ancre personnelle.
Les amours
Edith épouse à vingt-trois ans Edward Robin Wharton, de douze ans son aîné, avec qui elle ne partage aucun goût littéraire ni artistique. Qu’importe, l’écriture occupe tout son temps. A son divorce en 1913, elle devient l’une des rares femmes libres de la Belle Époque et finira par trouver l’amour à Paris, auprès du journaliste britannique Morton Fullerton, ami d’Henry James.
Virginia trouve son correspondant intellectuel en la personne de Leonard Cohen, journaliste et écrivain, fondateur du fameux groupe de Bloomsbury. Après leur mariage en 1912, ils créent la maison d’édition Hoghart Press, qui, outre les livres de Virginia, publie la plupart de l’œuvre de T.S. Eliot et de Katherine Mansfield. Le couple se veut plutôt libre pour l’époque : Virginia Woolf a une liaison avec la poétesse Vita Sackville-West, qu’elle rencontre en 1922.
Etre une femme écrivain à la Belle Époque
«Tous ces siècles, les femmes ont servi de miroirs, dotés du pouvoir magique et délicieux de refléter la figure de l'homme en doublant ses dimensions naturelles.»
Virginia Woolf

© Virginia Woolf par George Charles Beresford © Edith Wharton par Francis W. Halsey
Les deux écrivains ont pour point commun un désir de vivre de leur écriture et de devenir des femmes indépendantes, au tournant d’un siècle où l’ordre social fait de la femme « le miroir de l’homme ».
« On peut répandre la lumière de deux façons : être la bougie, ou le miroir qui la reflète. »
Edith Wharton
C’est dans deux magazines, l’Atlantic Monthly et le Scribner’s Magazine, que paraissent les premières nouvelles d’Edith Wharton dès 1890. Virginia Woolf est publiée dans le supplément littéraire du Times en 1905. La même année, l’Américaine voit paraître son premier roman, Chez les heureux du monde. Le succès est au rendez-vous : son premier best-seller se vend à plus de cent-quarante mille exemplaires. Virginia Woolf signe en 1915 La Traversée des apparences.
Edith Wharton explore dans ses romans les questions que sa vie de femme « rebelle à sa classe » l’a amené à se poser. Ses intrigues décrivent un monde en voie d’extinction, celui d’une aristocratie qui ne parvient pas à dépasser le tournant du siècle. Dans Le Temps de l’innocence, prix Pulitzer 1921, on reconnaît déjà les thèmes chers à l’écrivain, que l’on retrouve notamment dans Chez les heureux du monde (Gallimard), Les New-Yorkaises (Flammarion) et Les Boucanières.
« Virginia Woolf pousse la langue anglaise un peu plus contre les ténèbres. »
E.M. Forster
Sa cadette cherche à réinventer la narration. Ses romans psychologiques sont hantés par une foule de voix intérieures. La poésie de son écriture et le lyrisme de sa plume conviennent à merveille à ses textes d’un nouveau genre. Elle y évoque nombre de thèmes chers au groupe de Bloomsbury et y fait entendre sa voix de féministe d’avant-garde. Son œuvre, immense, comprend aussi bien des romans, dont le célèbre Mrs Dalloway que des essais, tels qu’Une chambre à soi et L’art du roman. Elle obtient la reconnaissance du grand public avec Les Vagues, en 1931.

The House of Mirth (Chez les heureux du monde), illustrations d’A. B. Wenzell, 1905
Des décors un brin désuet, pour des histoires de bonheurs contrariés dans un monde décadent : telles sont les fondements des récits d’Edith Wharton. Mais il y a plus : l’écrivain a le style de son maître Henry James et la clairvoyance et l’ironie mordante de Jane Austen. Le charme agit : son langage est précis, dénué de tout lyrisme, pour dépeindre une société qu’elle aime pour la délicatesse des sentiments, mais une société qu’elle rejette pour les ambitions qu’elle interdit. C’est ce monde qu’elle cherche à fuir en rejoignant les cercles littéraires et artistiques réfugiés à Paris.
Les cercles littéraires

Lytton Strachey et Virginia Woolf
Virginia Woolf ne serait pas l’écrivain qu’elle est devenue sans le groupe de Bloomsbury. Plus qu’un cercle, il s’agit d’un véritable groupe d’avant-garde, fondé en 1899, qui se réunit dans ce quartier de l’Ouest de Londres tous les jeudis soirs. Il mêle écrivains, peintres et critiques dont les influences tant littéraires qu’esthétiques et critiques se feront sentir à leur époque. Parmi le noyau dur, le biographe et essayiste Lytton Strachey, Leonard Woolf, Saxon Sydney-Turner, Clive Bell et Thoby Stephen, frère de Vanessa et Virginia. Les rejoignent notamment l’économiste John Maynard Keynes et le peintre Duncan Grant. Virginia Woolf s’y forge une conscience féministe et applique dans ses romans la devise du groupe : « l’expression des libertés ». Une écriture qui sera toute sa vie : en 1941, poussée par la folie qui l’empêche d’écrire, elle met fin à ses jours dans la rivière Ouse, dans le Sussex.
Installée à Paris à partir de 1907, Edith Wharton fréquente les salons parisiens d’avant la Grande Guerre et y rencontre les Américains francophones Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, Henry James, son « Dearest cher Maître » (et ami des parents de Virginia !) et de nombreux artistes et écrivains, dont Paul Bourget, André Gide et Jean Cocteau. Edith Wharton passe trente ans de sa vie en France, terre où elle écrira la plupart de ses romans best-sellers.
Signatures
« La vie est un rêve, c’est le réveil qui nous tue. »
Virginia Woolf
Points réunit enfin ces deux romancières pionnières. Après la publication du beau recueil de textes L’Art du roman de Virginia Woolf, c’est le grand roman posthume d’Edith Wharton, Les Boucanières, qui fait son entrée dans la collection « Signatures ».
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Les Boucanières
Cinq jeunes Rastignac en jupon débarquent fraîchement à Londres. Objets de ravissement pour Mrs St. George, vulgaires pour la bonne vieille aristocratie anglaise, ces jeunes filles aux « pedigree à désirer » n’ont cure des messes basses déclenchées à leur passage. Les boucanières ont déjà de belles ambitions en tête : à elles la belle vie, tous les plaisirs et les bons partis ! |
L’histoire de la parution des Boucanières pourrait faire en soi l’objet d’un roman. Edith Wharton disparaît en 1937, alors qu’elle travaille à sa nouvelle grande saga, Les Boucanières. Même publié dans une version incomplète un an plus tard, il est acclamé par la critique, car l’on sent la portée de cette grande œuvre. A partir du synopsis d’origine et des notes laissées par Edith Wharton, Marion Mainwaring, spécialiste de la romancière et proche collaboratrice, complète le puzzle en 1993. Points se réjouit de vous présenter ce joyau littéraire.