Dans Brèves de philo, son délectable petit traité sur la sagesse des phrases toutes faites, Laurence Devillairs, éditrice, agrégée et docteur en philosophie, nous montre avec humour et pédagogie que derrière les petites phrases entendues au détour d’une rue, d’un bistrot ou d’un salon familial, se cachent souvent de véritables pensées philosophiques. De la grandeur insoupçonnée des expressions populaires…
Quelques délicieux extraits :
« Parce que je le vaux bien
L’invention marketing du « Parce que je le vaux bien » relève du génie, et pas seulement du génie cosmétique. A travers ce slogan publicitaire, c’est toute une morale qui est proposée. Elle se fonde sur le mérite qu’il y a non pas à faire le bien mais à se faire du bien. En achetant pots, tubes, gels et crèmes, on ne succombe pas à la tentation du futile, au culte de l’apparence : on fait son devoir. Il n’y a donc pas plus de mal à se faire du bien. »
« Quand on veut, on peut
La grande leçon que donnent les volontaristes, ceux qui croient que la détermination peut vaincre toutes les difficultés et de toutes les faiblesses est que « quand on veut, on peut ». Il suffirait de vouloir pour que la réussite soit assurée. […] On a cependant tous fait l’expérience contraire, où l’on veut de toutes ses forces sans que cela suffise. Quiconque aura cherché à arrêter de fumer, avec ou sans patch, à renoncer à la pizza quatre fromages, à ne plus tomber amoureuse d’incurables égocentriques sans jamais y parvenir sera convaincu de cette faiblesse de la volonté. […] Nous n’avons en réalité qu’une « liberté de manchot » comme le disait brutalement mais sans doute avec lucidité Augustin.»
« L’espoir fait vivre
Les cernes sous les yeux profonds comme des canyons, le regard perdu, le cœur qui hésite entre l’arrêt ou la nausée, qu’est-ce qui fait que, malgré tout, chaque matin, nous trouvons l’énergie de nous lever, de boire le même café, de tartiner le même Nutella, de réintégrer le même bureau à la déco très ex RDA ? C’est l’espoir. Celui qui fait vivre – et survivre à l’alarme du réveil. […] "L’espoir donne envie d’avoir envie", dirait un crypto philosophe belge, Johnny Halliday. »
« C’est trop !
Avec une grimace de douleur – la douleur de l’extase ? –, le cri au bord des lèvres, le corps tétanisé de bonheur, on s’exclame : « C’est trop ! ». C’est dans le registre de l’hyper que tout se joue. Le but n’est pas d’être comblé mais d’oublier ses limites dans un plaisir hors limite. […] Pour Aristote, qui fait là encore preuve d’une grande sagesse, ce qui est bien se trouve toujours entre deux extrêmes, celui du trop et celui du trop peu : le généreux, par exemple, tient le juste milieu entre le flambeur et le radin. […] A vouloir vivre excessivement, on risque de passer à côté de la vie et de ses plaisirs, qui sont toujours « moyens » mais, de ce fait même, forts. »
« Carpe diem !
Profite de chaque jour, saisis l’instant présent ! C’est cette philosophie de l’existence que les Épicuriens exprimaient au travers de la formule « Carpe diem » (« Cueille le jour »). […] Pour profiter vraiment de chaque moment, il faudrait qu’il n’y ait pas de fin (ni de Fin). Qui n’a pas fait cette expérience déprimante du dimanche où l’on passe son temps non pas à savourer l’instant mais à surmonter la douleur du lundi que ce dimanche annonce et contient déjà en soi ? Est-il possible de saisir la beauté d’un seul instant dominical sans être en même temps accablé par la triste conscience du lundi ? L’adage ne devrait donc pas être « Profite de chaque jour » mais « Oublie que ce jour va mourir ». »