Directeur de la collection « Le Goût des mots », Philippe Delerm fut rapidement surnommé « le patron » par ses auteurs, un petit nom affectueux qui lui est resté depuis. Aujourd’hui, c’est lui qui passe à la question ! Dites-nous, patron, quels sont les mots qui vous font rire, rêver ou rougir ?

Le mot qui vous fait rire :
Honnêtement: c’est un mot qui me fait rire quand les hommes politiques le placent systématiquement au début de leurs phrases.
Le mot qui vous rend triste :
Il n’y a pas de mot qui me rende triste. Tous les mots sont là pour m’aider à supporter la vie, et surtout les mots qui savent dire la tristesse.

Le mot qui vous fait rêver :
Funambule. C’est le titre d’un album de la femme que j’aime, Martine, et rien ne me fait davantage rêver que les albums de Martine.
Le mot qui vous révolte :
Certitude. Dans tous les domaines, c’est le mot qui crée les exclusions, les injustices, les haines. Dans le petit domaine de la littérature, les certitudes des éditeurs m’effraient. Je crois qu’il y a des manuscrits refusés partout qui sont bien meilleurs que tous les livres publiés. J’ai bien dit « je crois ».
Le mot qui vous fait peur :
Bonheur. Bien sûr, puisque dire « je suis heureux », c’est avouer être nu, fragile, menacé, traversé. Parce que le bonheur peut cesser à la seconde même où on le reconnaît, le revendique. Parce que le bonheur c’est d’avoir quelqu’un à perdre.

Le mot qui vous fait saliver :
Crumble. Par sa sonorité, il annonce tout un branle-bas de combat dans l’échelle des tentations gustatives. Dans une liste énoncée des desserts, je choisirais le crumble par préférence pour le mot, brouillé, croustillant, mystérieux. Un brouillard grumeleux qui se délitera en poussière légère.
Le mot qui vous dérange :
Correct. Ce qu’on appelle politiquement correct, c’est toujours le conformisme des autres. En fait, nos idées sont presque toutes politiquement correctes. Pour exister vraiment, il faut trouver autre chose.
Le mot qui vous ressemble :
Fragile. On me prête facilement une sagesse, une mainmise sur la vie qui sont aux antipodes de ma nature. Je me sens seulement fragile.

Le mot que vous auriez aimé inventer :
Je n’aurais pas aimé inventer un mot. Je suis sur terre pour donner ma couleur à tous les mots qui m’ont été donnés, par la vie, la lecture. La gageure est là. Être moi avec les mots que je possède. Surtout pas avec ceux que j’irais chercher dans un dictionnaire, fût-il des synonymes.
